Actualités

Verso-Hebdo – la lettre hebdomadaire de Jean-Luc Chalumeau du 26/05/2016

La Galerie Anne-Marie et Roland Pallade de Lyon propose un bain rafraîchissant dans l’histoire de l’art (jusqu’au 2 juillet), sous le titre L’image critique au présent, en invitant un véritable commando emmené par l’indestructible Jacques Monory (né en 1924), composé de Peter Klasen, Bernard Rancillac, Antonio Segui, Hervé Télémaque et Vladimir Velickovic, tous encore sur la brèche, et tous né dans les années 30 ! Excellente occasion de faire retour sur un tournant historique qui permettra d’apprécier l’étonnante actualité de ces peintres majeurs de la Figuration narrative. Ce tournant a essentiellement eu lieu en 1967 : l’année du Monde en question, exposition inaugurale de l’ARC (Animation Recherche Confrontation, au Musée d’art moderne de la ville de Paris), l’année aussi du décisif 18e Salon de la Jeune Peinture. Il y eut alors des rencontres, des synergies, des réflexions d’une extraordinaire intensité dont j’ai eu la chance d’être témoin. Il n’est peut-être pas inutile de témoigner à l’intention des jeunes générations.

Pour moi, cela a commencé dans l’atelier d’Antonio Segui. Argentin, né à Cordoba en 1934, il avait choisi de venir en France dès 1963 pour participer à la Biennale des Jeunes qui le révéla aux européens. Ce fils de famille aisée avait par chance les moyens de bien s’installer : il choisit un atelier à Arcueil (il y est toujours). Bon et généreux camarade, il accueillit deux ans plus tard le jeune yougoslave Vladimir Velickovic, lui-même prix de la Biennale en 1965, qui ne pouvait travailler ses grands formats dans son petit studio de la Cité des Arts. C’est à Arcueil que je découvris pour la première fois son travail en 1967. Velickovic participa au 18e Salon de la Jeune Peinture cette année-là, dans la salle Wilson du Musée d’art moderne de la ville de Paris, avec notamment Hervé Télémaque, arrivé d’Haïti depuis 1961 : on était dans le bouillonnement qui allait aboutir à l’explosion de 1968. Michel Troche, administrateur du Salon, se félicitait alors qu’une bande de « voyous » vienne « terroriser » son institution : il s’agissait surtout d’Aillaud, nouveau président, et Arroyo, secrétaire du comité, qui venaient effectivement de prendre le pouvoir et se proposaient de tout remettre en question.

Le monde en question était précisément le titre retenu par Gérald Gassiot-Talabot pour une nouvelle exposition en 1967, après les fameuses Mythologies quotidiennes de 1964, où Peter Klasen et ses représentations dures de la société technique était présent, avec aussi Jacques Monory, Télémaque et Rancillac. Ce dernier, à la fois très efficace et dépourvu d’illusions, présentait un tableau appelé à devenir célèbre, L’Horloge indienne offrant un contraste saisissant entre une vache squelettique conduite par une indienne miséreuse dominées par l’image réjouie de la Vache qui rit, devenue symbole de la société de consommation. Il déclarait alors : « Un fusil est plus efficace qu’un pinceau si l’on sait s’en servir. Pour ceux que le fusil rebute, le pinceau peut-il être une arme ? J’en doute. Mais avec ce doute en moi, moi peignant par force majeure, je ne peux détourner les yeux des champs de bataille, des charniers, des villes assiégées… » C’était exactement le cas de Velickovic qui, dès ce moment, peignait et dessinait des champs de bataille et des figures torturées parmi les thèmes de sa première exposition personnelle à Paris cette année-là, galerie du Dragon. Or on retrouve des Corbeaux de lui dans d’autres champs de bataille, datés 2016, à la galerie Pallade aujourd’hui. Mais il ne faut pas se tromper : la peinture de contestation illustrée par ces six artistes critiquait sans doute moins les erreurs, les drames et les scandales de la société que les excès, les impostures et les approximations qui envahissaient, hier comme aujourd’hui, leur monde spécifique, celui de l’art. Hier, c’était le triomphe planétaire du minimalisme dit international (ce qui signifiait en fait « américain »), imité en cette même année 1967, par l’Arte Povera italien.

Aujourd’hui, c’est un certain pseudo-art directement venu de l’univers des mass-media qui domine sans partage. Leur combat se poursuit donc, un demi-siècle après, l’ennemi étant devenu aujourd’hui l’image médiatique, comme le souligne avec pertinence Robert Bonaccorsi dans sa présentation. On peut préférer à cette dernière l’image critique selon notre vaillant commando, qui n’a décidément pas dit son dernier mot

 

Les Artistes de la galerie exposent

du 27 février au 22 mai