du 30/01/2014 au 15/03/2014

CatalogueVidéo de l’accrochageOeuvres exposée du 30 janvier au 15 mars 2014

« J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… les merveilleux nuages ! »
Baudelaire « L’étranger » in Le Spleen de Paris

Les ciels brouillés de Denis Rivière

Sur le toit du monde au monastère de Sera au Tibet je me souviens de jeunes moines bouddhistes en toges carmin qui claquaient des mains pour s’interroger sur le sens des choses. L’un d’eux avait alors demandé comme un enfant curieux : « Pourquoi le ciel est-il bleu ? » Denis Rivière répond aujourd’hui majestueusement en peinture à sa question. Par son traitement des cieux il métamorphose le simple plafond quotidien en voutes, dômes, coupoles éternels. L’artiste ne commente pas de façon simplement prosaïque le fait que la lumière du soleil est composée des sept couleurs de l’arc-en-ciel. Quand elle traverse l’atmosphère, sa rencontre dans l’air de petites molécules diffuse surtout la couleur bleue. On pourrait croire que le peintre passe son temps la tête dans les nuages tant son traitement des nuées, du firmament nous donne à voir ce qui pour nous est invisible, ce qui va venir dans un imminent changement. Mais pas de questionnement sur la béatitude, le ravissement, la félicité, l’extase, l’empyrée d’une éventuelle calotte mystique. Le ciel en soit loué ! L’artiste décrypte le cosmos, l’espace, le zénith pour nous dire autre chose qu’un simple bulletin météo plutôt en aiguilleur du ciel, en climatologue du pinceau. Et le ciel m’en est témoin !
Lever les yeux là-haut pour y regarder passer les nuages et admirer les formes abstraites qu’y font leurs rencontres transitoires est une attitude bien romantique. Et c’est tout naturellement que viennent à l’esprit des bribes de textes de Baudelaire comme s’il avait pressenti qu’il trouverait en Denis Rivière « un frère d’élection ». Pour tous deux : « L’ampleur du ciel, l’architecture mobile des nuages, les colorations changeantes de la mer, le scintillement des phares, sont un prisme merveilleusement propre à amuser les yeux sans jamais les lasser. ». Ailleurs encore, comme l’un des personnages du Spleen de Paris on contemple « les mouvantes architectures que Dieu fait avec les vapeurs, les merveilleuses constructions de l’impalpable ». Tel un voyageur fourbu que les merveilles des contrées lointaines n’ont pas durablement étonné et qui trouve moins d’intérêt à contempler « les plus riches cités, les plus grands paysages qui jamais ne contenaient l’attrait mystérieux de ceux que le hasard fait avec les nuages », l’artiste en rend compte comme de traces d’une évasion absolue. Liberté d’aller et venir au gré du vent ! Ce qui semble surtout fasciner Rivière, c’est leur nature protéiforme, symbole peut-être de l’être rendu à sa pureté, abstrait de sa finitude. On songe alors aux nuées anthropomorphiques de Mantegna, de Piero di Cosimo dont ils tirent « les batailles de chevaux et les villes les plus fantastiques et les pays les plus immenses », à la zébrure dorée de la « Tempête » qui déchire le climat vénitien de Giorgione, aux étendues nuageuses infinies des ciels de Véronèse, aux « merveilleux nuages » du plat pays de Ruisdael et Vermeer, aux couchers de soleil du Lorrain. Parfois il semble que c’est l’appétit des signes qui agite le peintre, comme si au-delà du plaisir esthétique que procurent les nuages qui vont se croisant et disparaissant, l’artiste attendait secrètement d’être sollicité par quelque forme particulière, quelque hiéroglyphe, ainsi ces voyageurs partis « déchiffrer l’alphabet céleste des antipodes ». Ou bien au contraire ne serait-ce pas la pure vacuité signifiante du ciel qui lui plait, l’absence totale de sens qui apaise sa conscience. A moins que les rougeoiements du couchant ne viennent donner au tableau une tonalité angoissante et funèbre devant laquelle Rivière aimerait peut-être à son tour citer le poète des « Fleurs du mal » : « Cieux déchirés comme des grèves, en vous se mire mon orgueil, vos vastes nuages en deuil sont les corbillards de mes rêves, et vos lueurs sont le reflet de l’Enfer où mon cœur se plaît. ».
Dans ses huiles et pastels, la lumière n’est pas du tout artificielle : elle est précise et normale, comme dans la nature, et telle qu’un physicien scrupuleux peut la désirer. Elle semble venir de la peinture même. Le spectateur naïf s’imaginerait volontiers que le jour glisse entre la toile et la bordure tellement les rayons qui entrent d’un côté du cadre transpercent l’espace jusqu’à l’autre bord. Grâce à lui chacun de nous vogue sur son propre nuage : on y contrarie l’atmosphère qui s’épanouit sous forme de champignons ; on abat les hautes pressions de nos pensées ; on rase la force de Coriolis qui fait aspirer les vents vers le soleil ; on brise en éclats, on réduit en poussière les fiers cirrus, altocumulus de nos volontés ; on aplatit les cumulonimbus de nos désirs. Dans cette navigation en solitaire, c’est un frémissement, un souffle fragile et puissant qui passent au dessus de ses étendues immenses. Par ses métaphores climatiques, le peintre nous parle de la vie, du vent, de la fraicheur ou de la chaleur torride, de mouvements esquissés, de tout ce qui est invisible et qui restera après nous, de ce qui s’achève et continuera, de ce qui ne finit pas, d’un espace où l’artiste ne sera plus là mais où le ciel violacé, orangé, pervenche, perdure et où d’autres seront là pour le voir. Il explique : « Je peins des ciels pour marquer ma présence, donner des empreintes de vie, oser aborder le définitif et même la mort. J’essaie de toucher un monde de délicatesse, de l’infini de l’espace, de l’évanescence de la matière. ». Face à ses grands pastels panoramiques, il éclaircit sa pensée : « Pour moi il n’y a pas de différence entre huile et pastel ! Avec le pastel il y a une pigmentation, un grain, une profondeur qui me permet d’atteindre des bleus très intenses pour rendre l’absolu de l’étendue.». Devant les tableaux on se croit en haut d’une tour de contrôle et on s’interroge sur les couches de nuages de très haute altitude. On fantasme même devant ses formes onctueuses et lascives et nous nous surprenons à trainer sur le « Quai des brumes » : « Atmosphère, atmosphère… Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? » Les turbulences colorées des nuages gardent délicieusement leur mystère.

Renaud Faroux, Paris, Novembre 2013.