du 24/05/2012 au 7/07/2012

CatalogueAccrochage de l’expositionOeuvres exposées du 24/05/2012 au 6/07/2012

« L’œil voyageur »

« Certains pensent qu’ils font un voyage, en fait c’est le voyage qui vous fait et vous défait ». Nicolas Bouvier

Rentrer dans la peinture de Coffignier comme dans un paysage. Comme partir en voyage. Sans savoir où l’on va, curieux, aventureux, des questions pour bagages. Déterritorialisé, sans idées préconçues, sans repères. Se laisser faire, défaire. S’ouvrir. Accueillir. L’esprit saigné à blanc par le couteau de l’étant. Le corps à vif, prêt à palper la chair du vivant, prêt à goûter l’odeur du temps. Là où les portes du cœur claquent en plein vent.

Partir.
En terre d’errance.
Hagard, le regard marche au hasard. S’égare.
Lignes de silence. Inertie de l’absence. Comme ces sentiers noirs hantés par le vide où seul brûle le rougeoiement de la haine. Comme cet horizon muet, sans accroches célestes pour clouer le vertige.
Matière insoutenable. Minéralisée, fossilisée, opaque, rugueuse, aride, cendreuse, sableuse. Comme la douleur qui nous recouvre, étouffe, effrite, consume, efface.
Etendues d’ébènes, d’ocres immobiles. Sombre plaine de peine qui s’étend au-dedans. Monte ici le chant muet de l’informe. Comme frappe l’irréparable, qui foudroie tous les sens. Jusqu’à ne plus entendre. Que les plaintes sourdes de l’Histoire. Une oraison noire. Jusqu’à ne plus rien voir. Qu’un amas de chair, flaque craquelée, auréoles pourpres. Saigne la mémoire.

Partir.
Pour retrouver ancrage.
Juste au bord du naufrage, soudain là dans le noir l’œil s’arrime à l’espoir.
Un éclat, un bruit, un mouvement, une forme.
Proliférations des couleurs. Vibrantes, irradiantes, pures. Taches claires, sillons verts, ondes bleues, rayon d’or. Germinations des matières. Humides, fibreuses, visqueuses, granuleuses. Energie tellurique. Pousses organiques. Graines de carnes. Rhizome végétal. Ici le ciel intérieur s’embrase, scintille. Comme soleil réchauffe les os. Comme un frisson de peau. Et la pluie lèche les plaies. Le ventre de la Terre Mère à nouveau fécondé.
Danse du geste.
Mouvement magique de la main qui conjure la mort.
Griffures, raclures. Tracés, nervures. Solides, sûrs. Nerveuse fragilité. Ici s’éveillent et se baladent les lignes. Lignes aventureuses qui s’ouvrent en chemins de traverses, juste au bord de l’abîme. Lignes repères qui rassurent, indiquent. Cartographie mentale d’où surgissent des lieux, des abris, dans le vide infernal. Lignes poétiques, mystérieuses, rêveuses qui s’envolent et tourbillonnent jusqu’à chavirer l’inertie de l’azur. Un ensorcèlement. Transe chamanique, envolée cosmique, force totémique. Lignes signes qui enveloppent, cernent, suggèrent des formes. Corps, visage masque : une présence. Empreintes d’une humanité que le regard accueille et puis perd aussitôt. Aussi belles et fugitives que le sont nos vies, toujours guettées par l’insensé.

Rentrer dans la peinture de Coffignier comme dans un paysage. Comme partir en voyage. Ici, ailleurs, pour explorer le seuil. Peinture de passage. Traversée, traversant. Sans certitude, sans jugement. Pour risquer l’aventure, toujours aux commissures. Pour rester en suspend, sur le fil du vivant. Aux lèvres de l’oubli, où s’ouvrent les cicatrices du temps. Aux lisières de la peur, où repousse la splendeur. Aux frontières de l’absurde, où traîne la raison. Tout au bout de la nuit. Là où graine d’aube fleurit.

Amélie Adamo, mars 2012