du 7/01/2010 au 27/02/2010

Dossier de presse –  Accrochage de l’exposition – Oeuvres exposées du 07/01/2010 au 27/02/2010

Les Très Riches Heures d’Eric Liot

Enlumineur, assembleur, pourvoyeur de mythes contemporains, humoriste tour à tour effronté et amusé, metteur en situation aux confins de l’Art Pop et de la sculpture réduite au plan — bas relief – LIOT se distingue en faiseur majuscule — de faire, ici décliné au sens de réaliser, d’accomplir dans le droit fil d’une tradition artisane où la prime échoit à celui qui construit. Et à la question de définir si l’on peut produire de l’art hors une doctrine, il peut assurément répondre par l’affirmative, initié dès sa tendre enfance dans le giron familial aux valeurs manuelles, matrices de ses choix fondamentaux.
Moins donc qu’à base de mots d’ordres, moins que de s’acharner à reproduire, voire à transcender le déjà Beau, en partisan de la spontanéité, de la création débarrassée de toute retenue qu’impose une formation, fut-elle artistique, il établit relativement à un instinct policé. En sorte qu’il développe le singulier paradoxe de servir une liberté révolutionnaire placée sous le contrôle de son arbitrage serré. Frayant à la frontière du hasard et de la nécessité, le combat est vif qui l’oblige à de permanents voyages inverses entre ce qui s’impose et ce qui souligne à l’outrance, entre ce qui flotte et ce qui installe, l’aléatoire de la discipline du collage résidant toujours dans cet enjeu instable.
Luxe, calme et sage, paraphrasant le poète, forme bien l’oxymore par lequel la langue de son oeuvre est la plus= immédiatement défrichable. Chocs des couleurs qui s’agrègent dans une facture bigarrée, duos ou duels transposés qui rassemblent dans une connivence picturale le manga et le religieux, super héros originaires de l’Histoire ou de la bande dessinée figés dans un scénario fortuit, scansion des rivets visibles avouant-la méthode, créent l’évidente marque de fabrique de l’artiste surgissant, unique, dans le maquis de l’art contemporain.

Art de l’enfance, enfance de l’art

De sa pépinière normande, dans les villes de Caen d’abord, où sa bonne graine pointa au jour, de Deauville ensuite, qui choya son adolescence, il épargne en mémoire un empilement de séquences quiètes agissant sans conteste comme un socle indestructible pour l’homme actif qu’il est désormais, fort en prospective et de sa capacité à se tenir loin des joutes stériles. Il possède d’une façon innée le sens de l’accéléré et du ralenti, le don de l’alternance du rythme, capable au milieu d’un auditoire d’écouter pour mieux reprendre à sa guise le cours empressé de son raisonnement. Comme au clair de son atelier, il passe de la contemplation, de l’évaluation de la problématique à sa résolution.
Avec la foi du bâtisseur qui conjure le doute par la pose maîtrisée de la pièce idoine à l’endroit juste, l’accueil d’un nouveau jour le concernant, est une occasion réitérée d’inaugurer un chantier distinct, conséquence d’un précédent inachevé, ou de ré axer le solde d’un autre resté en souffrance. Et c’est comme -si, à cette lumière, la somme de son travail se synthétisait en une lignée de réponses transitoires communiquant entre elles par-dessus les épaules du temps. N’y aurait-il pas là fichée dans l’enfance, l’ébauche ou le calque d’une réplique des lectures des bandes dessinées hebdomadaires interrompues par la formule « suite au prochain numéro » ? Charmé, dès l’adolescence, par l’imagerie des affiches de cinéma ou de publicité, il entretient vis-à-vis d’elle une fascination continue constituant à ce jour le matériau incontournable de ses agencements mixtes.
Chez lui, de grand-père en petit-fils, tenace est la coutume de relier le neurone au muscle, ou bien le contraire, qui porta son géniteur à fabriquer par passion des meubles dont son lit d’enfant et des bateaux par profession. Et, donc, il connut tôt le crissement de la vis forant le bois, le marteau frappeur qui rebondit sur sa cible, l’odeur de la colle qui retient sa salive sous l’étreinte de l’étais. En imitation de son père, il se lance dans l’élaboration de pièces aux finalités incertaines qui fortifie son penchant à produire du palpable. Habile, aimant à manier le bois et à crayonner, en second volet, il pratique le dessin qui l’enchante et lui permet de dresser des plans imaginaires.
Autour de sa dix-huitième année, il intègre une école d’architecture. L’idée de se colleter au concret — mais lequel ? — le guide toujours, or très vite, il conçoit ne pas être animé par la vocation flamboyante d’un bâtisseur. Non, ce qui l’attire, c’est le design. Plutôt Starck que Le Corbusier ! Courte idylle, il clôt ses études et rejoint un atelier d’encadrement qui propose à ses clients des composites associant le cadre à la toile. Son ingénuité et son intuition stimulées, riche de son savoir en expansion, engoué, il s’adonne à cette discipline hybride qui, subrepticement, va l’acheminer vers le seuil de la création à l’état pur, renonçant à ce qui, à cette période, ne s’apparente qu’à des actes brillants de créativité.
En mal d’aventures dans sa vie privée, bouclant ses premiers voyages, son esprit individualiste se forge tandis que progressivement, il abandonne les entreprises collectives. S’affranchissant de ses astreintes, à doses homéopathiques, il s’accorde au diapason de son inédite liberté, et vierge du sceau de l’artiste, il se met à vivre par défaut comme l’un d’eux. Dès lors, écho de ses fraîches résolutions d’autonomie, illustrant le précepte selon lequel la fonction crée l’organe, il franchit le Rubicon périlleux qui délimite l’enclos contraint des artisans de celui fantasmatique de l’art vis-à-vis duquel, dès l’origine et maintenant encore, il continue à entretenir un rapport organique.
Faire toujours et par-dessus tout ! Seul, le résultat vaut et qu’importe l’idée qui le sous-tend. Et surtout, sans attendre, se délivrer d’une chaîne d’intervenants supérieurs ou subalternes prompts à s’immiscer dans le rouage ou le processus d’exécution. Une belle dose d’impatience sommeille en lui, d’une façon telle qu’il est patent d’alléguer qu’il est devenu artiste autant par un don singulier qu’en suivant la pente d’un caractère destiné.
A ce stade, frappé de raison et d’illuminisme, au rythme appliqué du paysan qu’il revendique, il façonne ses premières pièces très éloignées encore des Super Héros.

Sur les fonds baptismaux

Nous sommes autour de 1990, et tandis qu’après l’inflation des années quatre-vingt, la crise économique culmine, pour lui, vient le temps d’exposer. Entre un hommage à Jules Vernes — créateur de Super Héros —, et aux jungles citadines, il présente une série de machines patinées de rouille, réalisées avec du carton et autres ingrédients bruts maquillés. Y aurait-il affairant au premier pan de cet hommage, une inconsciente allégeance aux odyssées planétaires chères au cinéma d’aventures de son adolescence ?
Sûrement! Mais, en proue, ici, c’est sa prédilection pour l’esthétique industrielle qui tranche, attiré par les usines en friche, châteaux de ferrailles, de briques âgées et de tuyauteries lépreuses comme en règle générale par tout ce qui est en résonance avec l’urbain décadent.
Jamais au cours de ses études, il ne s’est vraiment penché sur la culture classique, ses émotions s’étant fondées dans les présentations contemporaines. Et connaissant malgré tout les grands maîtres, ses inspirateurs se nomment Erro, Télémaque ou Peter Klasen qui l’a particulièrement marqué. Il estime sa vision clinique d’une ère postindustrielle qu’il magnifie en le dépouillant, l’ornant de signalétiques via des collages ou des techniques associées à travers lesquelles, il se retrouve tel qu’en lui-même, un faisceau de possibles à portée d’oeil et de main.
De frayer dans le sillage d’artistes reconnus, l’aide à se modeler, impressionné de prime abord par le cercle artistique riche d’idéologies et de savoirs. Sur cet élan, c’est par le regard de l’autre qu’il va se glisser dans la peau d’un créateur, en projection d’un aphorisme équivalent à Si ce que l’on reconnaît émaner de ma production comme de l’art, alors je suis un artiste.
Nombre des Nouveaux Réalistes dans les années soixante ne se déterminaient pas autrement. Or, s’il ne correspond pas exactement à ce mouvement au motif de n’être pas de sa génération, ni d’observer une démarche calquée, il n’en est pas moins valide qu’il partage avec ces glorieux aînés, un cousinage évident. Au premier chef, celui de se boulonner dans une dimension ludique, au second, de ne pas dédaigner ordonnancer des matériaux divers dont le papier, les affiches, sans les lacérer, de se nourrir d’objets comme autant de gimmicks plantés dans le coeur de ses oeuvres. La figuration narrative le captive à l’égal.
A cette époque précise où nous le découvrons, l’objet forme le noyau de sa nébuleuse créative ; corps de machines d’un aspect si naturaliste que ses premiers spectateurs sont confondus jusqu’à se méprendre, considérant qu’ils se trouvent face à d’authentiques mécanismes simplement déplacés de leur contexte. Il y a là une maldonne qu’il ressent comme un échec. Positif malgré tout car, désormais, il se sait capable de donner le change et de pouvoir s’appuyer sur un solfège émergent quand bien même, il ne domine amome pas encore la partition sur laquelle il aimerait tant le voir fonctionner. Au hasard de nouvelles mises en place, il entre dans une longue réflexion. César dont il admire l’oeuvre, les compressions en tête pour ce qu’elles recèlent de beauté brutale, lui sert de mentor. Conséquemment préoccupé de produire malgré tout, il se persuade que le concept est un prétexte jaillissant a posteriori et qu’en fait, seules les envies ourlées de la décision de parvenir à ses fins président à l’oeuvre. Pour arbitraire que soit cette déduction, elle révèle par-dessus son refus des errements théoriques, son volontarisme éclatant. Distant des tabous, voici qu’il va se rapprocher des totems.

Changement de cap !

Surfant sans cesse sur l’écume du faux/vrai, du vrai/faux,-son travail se réforme en assemblages chargés d’un souffle d’inventaire, d’encyclopédie aussi où d’étranges motifs issus du végétal ou du minéral se combinent, non sans évoquer, in fine, le charme mystérieux des cabinets de curiosités. Cette fois, pour de bon, il commence à dégager un style original.
Le bois demeure son matériau de prédilection à base duquel il crée des boîtes accessoirisées, sorte de collections imaginaires et dans le même état d’esprit, des petits autels votifs, boîtes de sardines stabilisées sur plaque où le graphisme des marques s’intègre à la proposition. Déjà, les pictogrammes et les icônes publicitaires entrent dans son lexique. A petits pas, il tend à édifier une langue caractéristique au sein de laquelle ses souvenirs, ses centres d’intérêt forment la matière principielle.
Parallèlement, il s’adonne à des installations en prolongement de ses activités d’atelier. Squelettes, architectures de poivrons ou de banane à une échelle accrue augmentent alors chacune de ses expositions et le tirent vers une sculpture naturaliste. Toutefois, à contre courant, alors qu’il ne s’envisage pas comme un peintre, il recourt au pinceau pour lisser des fonds ou rehausser ses gimmicks picturaux dont le bonhomme Michelin et le crocodile Lacoste tôt débarqués dans sa cosmogonie. Il faut à travers ces derniers apprécier son opiniâtreté à s’ancrer dans le contemporain, à participer à un art flagrant où les symboles se hissent au rang de logos. Ceux-là même qui le suivront désormais, le signalant à la vue de tous comme un label.
Et puis, tandis qu’aucune figure humaine ne siégeait dans ses réalisations, il se jette soudain dans une fresque mixte intitulée : La Double Vie du Bibendum et du Géant Vert. Il vient de doubler le cap d’une narration figurative qui va l’amener à de radicaux changements de perspectives.
Nous sommes en 1999, bientôt vont naître les Super Héros. …

Christian-Louis Eclimont – Extraits de textes