du 08/10/2015 au 05/12/2015

catalogueVidéo de l’accrochageœuvres exposées du 08/10/2015 au 05/12/2015

Au train où vont les choses …

Pour qui possède une ouïe fine ou une imagination aiguisée, les locomotives d’Ivan Messac sifflent dans le soir. Pourtant, elles n’ont rien de triste. Au contraire. Ici, une coque d’acier, trempée dans un bain protecteur, resplendit d’une couleur vive. Là, des formes simples ou complexes, projetées tel un faisceau lumineux, rompent avec l’obscurité ambiante.
Entre leur point de départ et leur point d’arrivée, les locomotives d’Ivan Messac roulent à vive allure. En dépit de leur silhouette parfois massive, leur destin n’est pas celui d’un omnibus ou d’un tortillard voués à s’arrêter dans toutes les gares. Train à grande vitesse avant l’heure, elles traversent de vastes territoires et accomplissent de grands voyages, de ceux qui prennent un tour épique et initiatique. Arrivé à destination, celui qui en descend peut, à bon droit, s’exclamer : « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage / Ou comme celui-là qui conquit la Toison » (Du Bellay).

Avec Messac l’épopée n’est jamais loin, à commencer par celle qui puise aux sources familiales. S’impose d’abord, comme il se doit dans toute mythologie, la figure du grand ancêtre, du patriarche, du grand-père donc. D’une guerre mondiale à l’autre, cet homme original n’a eu de cesse, lui aussi, de voyager. En 1914, mobilisé comme tant d’autres, il est gravement blessé, à la tête. De retour à la vie civile, il se plonge dans les études littéraires, parcours sanctionné par l’agrégation de grammaire. Muni de ce précieux viatique, il traverse mers et océans pour enseigner en Écosse puis au Canada. Il se passionne pour la littérature policière, genre alors décrié auquel il consacre une thèse universitaire, la première. Dans la France des années noires, il rejoint un réseau de résistance, engagement qui formera son ultime voyage. De la Normandie à la Pologne, en passant par Paris, l’Alsace et l’Allemagne, plusieurs locomotives se succèdent pour conduire cet homme, de prisons en camps de concentration, jusqu’au terminus qu’est la mort.

Un homme peut en cacher un autre. Un père, un fils. La figure du père n’est pas étrangère aux locomotives d’Ivan Messac. En 1945, cet ingénieur qui travaille à la SNCF a pour lui non seulement de parler l’anglais mais d’en maîtriser le vocabulaire ferroviaire. Aussi est-il sollicité par l’armée américaine dont l’intendance a quantité de trains de la libération à lancer sur les rails de la France et de l’Europe. En 1951, l’Amtrack, le réseau ferroviaire américain lui propose de venir travailler outre-Atlantique où il choisit de se rendre seul. Il y reste un peu plus d’un an. Étrange situation où ceux qui restent en France sont invités à un voyage immobile par le biais des nombreuses cartes postales que l’absent leur envoie. Certaines reproduisent des locomotives, lointain souvenir d’enfance et amorce à la dernière série de l’artiste.

Messac peintre a également été sculpteur. Pendant une vingtaine d’années il s’est éloigné de la surface de la peinture pour affronter les volumes de la matière sculptée. Le goût lui en est resté. Et si les locomotives d’Ivan Messac reliaient, tel un pont métallique, peinture et sculpture ? De retour à la peinture, il ressent le besoin de donner du relief aux images, de les sortir de leur cadre. Il a recours à un halo lumineux qui entourant ses machines les projette en avant. Lancées à vive allure dans l’espace, à la conquête d’une improbable voie lactée, ses locomotives prennent corps. Elles semblent passer d’une dimension à une autre. En un mot, elles s’affranchissent de la surface de la toile.

Passé par la Figuration narrative, Messac se méfie des images, de leur profusion, de leur multiplication et de leur diffusion à tout va. Saturé d’images, l’œil finit par ne plus rien percevoir. Face à la domination des images, comment attraper le regard tout en conservant du sens ? Partant d’une image banale, une locomotive, l’artiste s’ingénie à la déconstruire. Utilisant un élément figuratif, il crée les conditions de l’irruption de l’abstraction. Celle-ci s’impose telles les tâches qui éclatent à la surface du soleil. Les tâches solaires de Messac s’incarnent dans des surfaces géométriques de couleurs vives, parfois rehaussées de motifs qui, tels des gamètes, des chromosomes, des synapses ou encore des vaisseaux sanguins, créent le mouvement. Ainsi, l’image statique devient mouvante et la figuration secouée par une abstraction organique et, plus encore, biologique conserve et déploie une énergie vitale.

Les locomotives d’Ivan Messac obéissent à la loi des séries. Ce qu’une seule œuvre n’aurait pas nécessairement suggéré prend forme grâce à la proximité de plusieurs. Grâce à la force de la peinture, une masse métallique se détache de la pesanteur pour filer, avec grâce, par-delà la figuration et l’abstraction, à travers le cosmos.

Guillaume Picon – Historien et commissaire d’exposition

Times are running so fast

 For anyone with a sharp ear or an acute imagination, Ivan Messac’ engines whistle in the dark. However they are in no way sad. On the contrary. Here, a steel shell, dipped into a protective bath, shines forth in vivid color. There, simple or complex forms, projected like a luminous beam, break through the surrounding darkness.
Between their departure point and their arrival, Ivan Messac’ trains travel at great speed. Despite their occasionally massive silhouette, their fate is not that of an omnibus nor that of a slow local train bound to stop in every station. An early form of high speed train, they travel through vast territories and accomplish long journeys, the kind that takes on an epic and initiatory form. Arrived at its destination, those who get off could, quite rightly, exclaim: « Happy he who like Ulysses has had a great journey / Or like he who conquered the Golden Fleece» (Du Bellay).

 With Messac the epic is never far, starting with the one that delves into family sources. At first there stands, like in every self-respecting mythology, the figure of the grand ancestor, the patriarch, therefore the grandfather. From one world war to another, that original man never, himself, ceased to travel. In 1914, mobilized like so many others, he was seriously wounded in the head. On his return to civilian life, he plunged into literary studies, a cursus sanctioned by a doctorate in grammar. Equipped with this precious asset, he travelled seas and oceans, in order to teach in Scotland then in Canada. He was fascinated by detective stories, a genre looked down upon at that time, to which he devoted a university thesis, the first of its kind. In the France of the dark years, he joined up a resistance network, a commitment that led to his final journey. From Normandy to Poland, by way of Paris, Alsace and Germany, several trains followed each other to lead this man, from prisons to concentration camps, as far as the terminus that is death.

 One man can hide another. A father, a son. The fatherly figure is no stranger to Ivan Messac’s engines. In 1945, that engineer, working for the SNCF, had the advantage not only of speaking English but of mastering its railroad vocabulary. Thus he was called upon by the American army whose management had a great number of liberating trains to launch upon the railway tracks of France and of Europe. In 1951, Amtrak, the American railway network suggested that he come to work on the other side of the Atlantic, where he chose to go alone. He spent a little more than a year there. A strange situation where those who remained in France were invited to partake in a motionless journey by means of innumerable postcards that the absent father sent them. Some of them were reproductions of engines, far-off childhood memories that initiated the artist’s latest series.

 Messac the painter was also a sculptor. For about twenty years, he moved away from the painting’s surface to confront the volumes of sculpted material. That taste stayed with him. And if Ivan Messac’s engines linked up, like a metallic bridge, painting and sculpture? On his return to painting, he felt the need to provide images with relief, to take them outside their frame. He resorted to a luminous halo, which, by surrounding his machines, sends them forward. Launched at great speed into space, so as to conquer an unlikely Milky Way, his engines were embodied. They seem to go from one dimension to another. In a word, they overcome the canvases’ surfaces.

 Having passed through the Narrative Figuration movement, Messac is wary of images, of their profusion, of their multiplication and of their distribution at all cost. Saturated with images, the eye ends up by not perceiving anything. Faced with the images’ domination, how to catch the eye even as one maintains a meaning? Starting off with a banal image, an engine, the artist strives to deconstruct it. Utilizing a figurative element, he creates the conditions for abstraction’s irruption. This is the obvious solution, like the stains that burst out under the sun’s surface. Massac’s solar stains are embodied in brightly colored geometric surfaces, sometimes enhanced by designs, which like gametes, chromosomes, synapses or even blood vessels, create motion. Thus, the static image becomes moving and figuration is shaken up by an organic abstraction and, even more so, a biological one that maintains and displays a vital energy.

 Ivan Messac’s engines obey the law of series. What a single work might not necessarily suggest, takes shape by means of the proximity of several. Thanks to the paint’s strength, a metallic mass breaks away from gravity to fly off, gracefully, far beyond figuration and abstraction, throughout the cosmos.

 Guillaume Picon – Art historian and exhibition curator
Translated in English by Ann Cremin, 2015