du 2/02/2012 au 24/03/2012

CatalogueAccrochage de l’expositionŒuvres exposées du 02/02/2012 au 24/03/2012

Dès sa participation à l’exposition «Mythologies quotidiennes» en 1964 où la Figuration narrative a pris son essor, JM annonce la couleur et frappe fort les trois coups d’une aventure picturale tumultueuse. «Regard», une toile aujourd’hui disparue, pointe trois canons de revolvers sur le visiteur. L’impitoyable ponctuation de ces trois gueules noires à l’affût, menaçantes, prêtes à faire feu, inscrivent la peinture dans une temporalité tranchante et vertigineuse. Depuis, JM n’a cessé de viser juste. La même précision du tir et la même force de l’impact sont à l’œuvre pour que chaque toile renouvelle l’exploit de provoquer une sidération où l’instant fatal côtoie des femmes fatales. C’est «l’explosante-fixe» d’une beauté qu’André Breton veut convulsive. Une affaire de coup de foudre autant que de rencontres improbables débusquées jusqu’au fond de la nuit, sur le passage des vents glacés.

Le doigt sur la détente, l’œil collé au viseur, le peintre repère ses proies  au plus profond d’un océan d’images naufragées, d’images oubliées, d’images vaincues. Il a vu tous les films et surtout des séries B telle que «Gun Crazy» de Joseph Lewis où se déchaînent la violence et des désirs torrides. Pour avoir été le collaborateur de Robert Delpire quand son agence était en charge, entre autres, de la promotion de la DS Citroën, c’est en professionnel que JM a vu toutes les pubs. Mais il se souvient aussi des affiches peintes aux frontons des cinémas, comme de celles qu’avait peintes au cours de ses années d’apprentissage Rosenquist, son Pop artiste favori, le long des autoroutes américaines. Collectionneur d’images rares, JM dispose d’un trésor d’archives photographiques connues ou méconnues, anonymes, personnelles ou signés des plus grands noms. Vigilant face au flux des images que déverse la télévision, JM garde l’appareil photo à portée de main, prêt à dégainer. D’où le bleu. Car, pour JM, «ce n’est ni le bleu du ciel ni le bleu de la mer, mais celui de la télé noir et blanc ! Quand on la photographie, elle est bleue». Le peintre qui affectionne les subtilités de la peinture à l’huile précise:«Le bleu, ça va du noir au blanc, du plus sombre au plus clair» avant d’ajouter : «Le bleu c’est lointain, c’est la rêverie, c’est romantique !». Ce qu’il conclut d’un éclat final : «Je suis un peintre romantique !».

Comme James Rosenquist ou Robert Longo, Géricault ou Hugo, Hölderlin ou le divin Caspar David Friedrich, JM, sans jamais craindre les grands formats, aime tutoyer la démesure. Il est vrai qu’il a réglé une fois pour toutes ses comptes avec l’espace. C’est celui de l’écran cinématographique dont il fut fasciné dés sa plus tendre enfance. La toile est un écran sur lequel, armé de son vieux projecteur Prado objectif Leitz de haut lignage, il projette des images non pas ramassées, mais soigneusement ciblées pour composer par un savant jeu d’assemblages des rencontres étonnantes, souvent détonantes, où  rêves et cauchemars s’enlacent, où le réalisme le plus prosaïque se retrouve confronté à l’échappé belle d’une envolée lyrique, où la révolte la plus flamboyante se teinte de mélancolie, où le Sade de «Français encore un effort si vous voulez être républicains» est assigné à résidence dans les cartels qui accompagnent une série de catastrophes ordinaires telles que les multiplie à satiété la folie du monde d’aujourd’hui. Et puis enfin, ici ou là, se dessine, sans illusion aucune, l’ombre du peintre en Marlowe impassible, plus lucide que cynique, qui finira par nous conduire jusqu’à Hopper, son alter ego en romantisme, en compagnie de la sublime Gena Rowlands.

Avec la série des petits formats qui défilent sur un large ruban noir où ne manquent que les perforations, le film peut commencer. Chaque tableau est un arrêt sur image qui cristallise le plus d’émotions possible. Entre vie rêvée et roman vécu, où la distanciation glaciale  et pessimiste paraît prendre le ton chaleureux de la confidence, le fragment d’évidence se referme sur l’énigme, celle, infinie, de la vie même et de sa course haletante et dérisoire. L’inquiétante étrangeté est au rendez-vous. On reconnaît tout et pourtant ça ne dit rien. JM déplace la frontière du sacro-saint partage entre fiction et réalité où la Figuration narrative n’a pas cessé de porter le fer et de forger sa dimension critique.Les braises mal éteintes du coup de cœur l’emportent sur la colère froide du révolté placide. «Peinture sentimentale», la toute dernière de ces séries qui n’ont jamais manqué de ponctuer, comme de longs travellings, l’œuvre fleuve de JM décline toutes les étapes d’une ténébreuse carte du tendre. Plus affectif que jamais, chacun des tableaux montre comment les figures les plus familières et l’autobiographie la plus singulière parviennent à rejoindre l’horizon mythique, celui des grands récits disparus, sans commencement ni fin, où chacun, même s’il y tient mal son rôle, trouve des raisons d’exister, des raisons d’espérer.

Sans jamais faire la leçon, avec la grâce d’une apparente désinvolture, à partir de questionnements intimes et de fantasmes secrets, JM poursuit inlassablement son exploration subjective du réel pour tenir tête  au bien mauvais film que le quotidien du désastre fait tourner en boucle. L’insoutenable légèreté de ses tableaux conjure les pesanteurs abyssales du gouffre d’en bas par l’irrésistible attrait d’un gouffre d’en haut qu’éclaire parfois le fracas des aurores boréales pour réinventer obstinément, patiemment, professionnellement, une nouvelle jeunesse des images que seule, laisse espérer la peinture et la beauté plastique de sa fluidité qui mêle à l’intempestif anachronisme technique, la sensualité d’une chair indomptable.

Jean-Louis Pradel