du 10/10/2013 au 7/12/2013

 CatalogueAccrochage de l’exposition Oeuvres exposées du 10 octobre au 7 décembre 2013

Dites, qu’avez-vous vu ?

«Tout est nu et primordial.» Paul Gauguin

Mark Brusse semble répondre à cette interrogation que Baudelaire adresse à ses étonnants voyageurs : «Dites, qu’avez-vous vu ?» Avec dans le regard la profondeur des mers, il compose des petites scènes sorties de «l’écrin» de sa mémoire. Certes il n’entend pas donner du globe le moindre «bulletin», mais s’attache à la recherche d’une communion rousseauiste avec la nature entière. Attentif aux croyances et aux rites que notre civilisation destructrice a qualifié de sauvages, et qui enseignaient simplement à vénérer la terre, à écouter parler les arbres, à accorder de la valeur au «moindre joli caillou».
Les hommes, Mark Brusse sait les voir comme des arbres aux couleurs vives, qui peuvent aussi bien se couvrir de plumes que se greffer des ailes. Estompant les frontières entre le végétal, l’animal et l’humain… Il permet à l’être de se développer en liberté : pousser comme une plante, s’enraciner dans la terre, s’accrocher à un roc (le minéral aussi se pare d’un côté accueillant), mêler son cerveau aux nuages, ou prêter l’oreille à des harmonies naturelles… Ainsi ce couple bleu outremer («The many ways of growing») est-il relié aux puissances telluriques par le sexe, par la langue, et se rattache sous terre à la végétation mystérieuse, nourricière… des betteraves. (Mark Brusse reste fidèle à la part ludique de l’art, à l’ironie, à l’irrationnel.)
C’est peut-être dans la splendeur première des îles qu’il trouve l’écho le plus fidèle à son attachement organique aux êtres et aux choses. Peut-être parce que est-ce là, selon le poète haïtien René Depestre, que l’on rencontre encore des gens qui «croient qu’il y a un cordon de solidarité qui lie, de manière indestructible, les pierres, les arbres, les poissons et les êtres humains…» (Alleluia pour une femme-jardin).
Alors, pas étonnant que depuis longtemps Mark Brusse ait reconnu en Paul Gauguin – dans son désir de «remonter aux sources, à l’humanité en enfance» – un semblable, un frère. Il lui rend un hommage émouvant avec de grandes aquarelles (sur papier Hanji) intitulées : «Bonjour monsieur Gauguin». Il a collé dessus des médaillons où sont calqués des personnages même des toiles de Gauguin – les lignes, le mouvement, la nudité de ses jeunes modèles. Ces aquarelles représentent des paysages des îles de l’Océanie, parfois émergeant au-dessus de l’horizon de la mer, parfois des bandes de terre adossées à des pans de montagne où s’accroche un pin parasol, l’éjaculation incandescente d’un volcan, l’intimité des fourrés, ou encore des scènes pastorales avec les lourdes silhouettes féminines et les chiens errants du maître…Tout cela évoquant la nature luxuriante et désordonnée que décrivait Gauguin, le soleil du tropique qui embrasait tout autour de lui, les parfums naturels qui le grisaient… Et aussi la tristesse d’une mer qui ne s’est pas toujours montrée clémente.
Domine cet hommage le «cerveau» de Gauguin, cet intellectuel qui – voulant échapper à lui-même, fuir la bêtise de l’existence européenne – a été séduit par une terre vierge, par son humanité primitive et a vécu sa sauvagerie comme un rajeunissement. Se décrivant lui-même : «un loup dans les bois sans collier».
Dans ce décor complice, Mark Brusse laisse aller son imagination, retrouvant, à travers les formes simplifiées, les tons vifs, les effets de couleurs (bleu foncé sur bleu plus clair, même chose avec le vert, avec le jaune, ou blanc sur une tache légèrement jaune, verte…), toute une symbolique qui lui est familière – suggérant sous l’aspect figuratif la grandeur, la profondeur du mystère de l’être. La cervelle commence à devenir elle-même végétation, les feuilles sortent de ses lobes. Puis elle se mêle à la mer, aux nuages. Les nuées devenant menaçantes, elle vire au rouge et s’évade. Vers quelle sérénité ?
Mark Brusse ne cesse d’ouvrir son œuvre à l’énergie des éléments. Ce besoin d’évasion cosmique se retrouve dans la diversité de ses travaux, les différentes techniques qu’il ramène de ses pérégrinations. S’inspirant de pratiques artistiques qu’il croise, d’objets qu’il récupère. Et bien sûr reconnaissant les mythes et les paysages qui l’habitent intérieurement.
Ainsi rapporte-t-il du Japon des collages où il utilise des petites nattes, des papiers d’emballage, des fonds de sacs poubelles… Curieux de cet usage de mouchoirs dans la bouche que les femmes mordent pour ne pas crier quand elles font l’amour («Trop de saké ou quoi ?»), il ajoute une image d’haniwa, une de ces petites figurines funéraires du Japon ancien. Ou encore souvenirs de Corée, des sculptures : trois énormes cailloux qu’il a tirés d’une rivière et qu’il orne de tablettes de bronze et de petits personnages assis autour, ou portant ce fardeau sur lequel est posée une minuscule maison… comme si la pierre devenait subitement paysage…
Bizarrerie? Non, c’est le plus simplement possible que Mark Brusse montre ces «bijoux merveilleux». Le réel qu’il découvre partout dans le monde dépasse souvent son imaginaire. Il n’a plus qu’à «laisser parler la matière qui (le) guide». Ne cherchant pas à dire ce qu’il a «vu», mais se sachant passeur d’«une grande humanité qui n’est plus dominante, mais liée à tout ce qui l’entoure». Et conscient (comme Mallarmé l’affirmait pour Gauguin) que l’essentiel de l’œuvre est «ce qui n’est pas exprimé».

Jacques Vallet (Paris, juillet 2013)