du 21/03/2013 au 18/05/2013

CatalogueAccrochage de l’expositionŒuvres exposées du 21/03/2013 au 18/05/2013

Eloge de l’Anticorps

« Mon rapport à la ville est conflictuel, donc productif : il débouche sur des réponses créatives. En repérant les objets de notre environnement, en les arrachant de leur utilité fonctionnelle et en les traduisant avec les moyens spécifiques de la peinture, j’ai développé un langage qui développe des anticorps permettant de résister aux agressions de l’existence ». Peter Klasen 1973.

Aux racines de son œuvre ? Les fléaux de l’Histoire : gangrènes de mégapoles rongées par la solitude et l’angoisse, métastases industrielles qui contaminent les libertés individuelles et menacent la vie humaine. Une maladie que Peter Klasen inocule tel un vaccin dans le corps du tableau, utilisant images et objets issus de l’environnement urbain. Démiurge sociologue, recréateur des mémoires de l’Histoire, sismographe des tectoniques humaines et variations des temps modernes, il façonne ainsi la glaise noire du Réel.
Mais ce réel ne ressurgit que métamorphosé, sublimé, distancé par les moyens de la peinture. Une peinture efficace qui agit comme un anticorps et résiste aux agressions du monde extérieur : en favorisant la guérison des blessures et des peurs, en contribuant à la survie des désirs et à l’ouverture des consciences. Logique de l’anticorps qui n’a cessé de se réinventer au fil du temps, comme en témoigne la place centrale du corps féminin dans l’univers de Klasen. Thème intime, obsessionnel, omniprésent (fut-il parfois refoulé), qui ressurgit dans un vocabulaire personnel dont l’évolution est liée à l’histoire personnelle de l’artiste et aux mutations de la société.

Beauté sous haute tension
Dans l’esthétique klasenienne, la vision de la beauté demeure ambivalente.
Des tableaux binaires (1960) et Fragments (fin 1990) jusqu’au cycle Life is beautiful (amorcé en 2000), les œuvres témoignent d’une attirance fétichiste pour la beauté des formes, celles de l’objet industriel et du nu féminin. Issus d’images objectivées (de nature photographique) et traduits avec les moyens distanciés de l’aérographe ou de l’impression numérique, les corps peints relèvent d’une plasticité aussi fascinante que la perfection glacée des icônes du cinéma. Bouches entrouvertes pulpeuses, regards électriques ou de velours, seins tendus et bombés. Autant d’appels érotisant qui contribuent à affirmer positivement la présence palpable et désireuse de l’être. Et si la mort est parfois suggérée, jamais l’abject ou le sang ne sont représentés : les corps embellis, quelque part déifiés, attirent plus qu’ils ne repoussent, rendant ainsi la perception du tragique soutenable.
Mais cette beauté, qui n’apparaît que par fragments, est toujours mise en tension avec d’autres motifs. Par collages, juxtapositions ou télescopages, la figure demeure aux prises avec une profusion d’éléments issus du monde urbain et mécanique : appareils d’hygiène et médicaux, déchets, machines, gratte-ciels, trains, voitures, bâches, barreaux, panneaux de signalisation. En constant renouvellement depuis les années 1960, ces éléments suggèrent un sentiment de menace, d’oppression, d’enfermement. Ils font écho aux bouleversements de la société. De Lübeck à Berlin, de Paris à Hiroshima ou New-York, les œuvres rendent sensibles une Histoire marquée par la toute puissance industrielle, la scission de l’être et du monde de l’avoir, la marchandisation des corps, les bombardements ou ravages nucléaires, la violence du terrorisme et des idéologies extrémistes. Faisant suite aux attentats du 11 septembre,  le cycle « Life is beautiful » amorce ainsi une réflexion sur la fragilité de l’existence humaine. Comme en témoigne Murder où surgit, d’un amoncellement d’objets et de déchets, le magnifique buste d’une femme assassinée.
C’est précisément dans cette ambivalence que réside la force suggestive de l’œuvre. Entre attirance et distanciation, beauté et menace, le spectateur appréhende la complexité et les contradictions du monde. A travers les éléments du tableau qui s’assemblent tels des fragments de mémoire, il peut se frayer ses propres chemins.  Libre de subir l’ordre chaotique des choses. Et de voir disparaître la présence de l’homme sous les décombres des cités modernes. Mais libre aussi de cultiver, sur ce terrain complexe, un champ fécond de possibles où, entre graines de rêves et semences de désirs, l’imaginaire se déploie et repousse la vie humaine. Une vie fragile et vacillante, entre ombre et lumière, comme un néon de chair clignotant au fond des nuits urbaines.

Dé-mesure du désir
Dans les tableaux peints depuis les années 2010, cette ambivalence se charge d’une dimension particulière, comme en témoignent les White Spaces et Lost Landscapes. Si les thèmes de ces paysages perdus évoquent toujours menaces et destructions, les œuvres véhiculent néanmoins une vision très positive, plus pleinement traversée de mouvements, d’inattendus, de quiétude et d’espoir. La plupart des corps féminins, toujours encensés et choyés avec tendresse, acquièrent une place centrale ou dialoguent avec la présence de l’homme, Klasen représentant souvent des couples. Sorte de réconciliation et le signe, peut être, que la place de la femme a positivement évolué depuis 50 ans, tant dans le domaine de l’art que dans la société.
Mais cette période est aussi marquée par un événement intime très tranchant pour l’artiste. Résistant, Klasen reconquiert progressivement à l’atelier un espace de jouissance et de libération. Il affirme, avec beaucoup moins de pudeur et de mesure, une sorte de jubilation dans la maîtrise de ses capacités créatrices. Et il orchestre ainsi les différents mouvements qui ont constitué son style, les faisant vibrer sur les silences des réserves de toile laissée vierge par endroit. Se retrouvent alors mêlés les thèmes fétiches de l’artiste mais aussi ces diverses techniques, de la photo au collage, de l’impression numérique au dessin en passant par l’écriture de mots.
Dans ces œuvres tardives, l’énergie et le foisonnement dionysiaque semblent donc résister au vide de l’absence, à l’inertie de la mort et du renoncement. Sérum de vie et d’espérance qui s’infiltre dans notre regard. A l’heure où la globalisation et le règne du virtuel poursuit le processus de déshumanisation, la beauté klasenienne continue ainsi de traverser et d’aiguiser nos pensées. D’y inscrire un sillon de conscience nous gardant en éveil face aux menaces toujours pesantes. Un sillon dans lequel vient aussi germer une confiance renouvelée dans les forces créatives et vitales de l’aventure humaine.

Amélie Adamo, janvier 2013