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du 19 mars au 16 mai 2015
Exposition d’œuvres historiques et emblématiques des années 60, 70, 80 et 90

GERARD GUYOMARD

invitation

Gérard Guyomard : pas figuratif, mais narratif

Au moment où l’on célébrait les quarante ans de peinture de Gérard Guyomard, notamment au Palais Synodal de Sens en 2007, j’observais que son art n’a jamais cessé, premièrement, de  relever de l’esprit anar, deuxièmement de procéder par superpositions et enfin d’être consciemment narrative. Huit années ont passé, nous nous approchons des noces d’or de Gérard avec la peinture : diable ! Tout ce qui a été dit et écrit le concernant reste vrai, mais il est sans doute temps d’essayer de découvrir ce qui fait, du strict point de vue artistique, la valeur profonde d’une œuvre qui se déploie avec une incomparable verve depuis près d’un demi-siècle. Il faut chercher et décrire l’oscillation perpétuelle, chez Guyomard, de l’irréfléchi au réfléchi, du vécu au perçu, ou autrement dit le pouvoir de voir assumé par son imagination. Cela nous donnera peut-être la clef de sa place originale dans le mouvement de la Figuration narrative.

La phénoménologie nous enseigne que c’est avec le surgissement de l’espace et du temps que se produit l’avènement de la représentation : elle l’attribue à l’imagination transcendantale. Mais il y a aussi l’imagination empirique qui prolonge cette démarche et convertit l’apparence en objet. On comprend que ce que l’imagination apporte à la perception pour étendre et animer l’apparence, elle ne le crée pas ex nihilo. C’est avec les savoirs déjà constitués dans l’expérience vécue qu’elle nourrit la représentation. Plus précisément elle mobilise les savoirs et elle convertit l’acquis en visible. Gérard Guyomard sait par exemple que la jeune Marie-Louise O’Murphy, dite « Morphise », quatorze ans et demi, fille d’une maquerelle notoire, fut le modèle de François Boucher pour sa fameuse Odalisque blonde, représentée allongée nue sur une couchette à la turque, s’appuyant sur un oreiller et, comme l’écrit le très sérieux historien Jean-Christian Petitfils, « offrant impudiquement au regard un fessier bien cambré ». Voilà qui suffit à enflammer l’imagination du peintre (comme celle de Louis XV d’ailleurs). Il en résulte la délicieuse Jeune fille au repos (acrylique sur toile, 1973). Qui n’est pas seulement une image érotique par un artiste volontiers égrillard (voir sa Suzanne et les vieillards à cet égard), pas non plus exclusivement un hommage au maître rococo François Boucher : c’est tout cela à la fois, mobilisation de différents savoirs pour faire advenir un nouveau visible. Tout Guyomard est là dès le départ ou peu s’en faut, grand intégrateur de savoirs en images, orfèvre en synthèse de l’imagination transcendantale et de l’imagination empirique, la première lui donnant la possibilité de voir, la seconde d’exploiter le savoir concret qui commente la perception.
On ne s’étonnera donc pas de l’incroyable richesse de ses tableaux, pleins à craquer d’associations d’idées et de coqs à l’âne imagiers qu’il est bien le seul aujourd’hui à produire inlassablement (« Yfokecemoikifetou » constatait-il d’ailleurs en 2002 dans l’une de ses très nombreuses séries aux titres plus désopilants les uns que les autres, correspondant aux stéréotypes langagiers de l’époque).

Si bien que ce peintre n’est pas « figuratif » mais bien narratif car les objets qu’il représente ne renvoient à rien d’extérieur : ils ne sont pas dans un monde, ils constituent un monde, et ce monde leur est intérieur. Toute la féconde imagination de Guyomard est ordonnée à la saisie de ce monde, non à la maîtrise du monde réel, quand bien même ce dernier lui sert de point d’appui souvent autobiographique (la rue Montorgueil, où il habite, par exemple, comme en témoigne son De la rue Montorgueil à la rue Sain-Denis). Le monde de Guyomard, c’est encore la pure énergie du rythme et de la couleur dans des toiles intrinsèquement dansantes comme Eté Rock Clips.

Il est inutile, devant les superpositions saturées de couleurs, de motifs et de collages de demander « pourquoi ici ces couleurs, ces motifs, ces collages (de photographies de demoiselles nues ou de vedettes de cinéma féminines assez souvent) ? » La stratégie de l’atelier (c’est le titre écrit sur le n°17 de la série du même nom) selon Gérard Guyomard est de nous faire comprendre qu’il n’y a pas de réponse dans la découverte d’une cause extérieure à l’œuvre mais dans le sentiment d’une nécessité intérieure à l’œuvre. Une nécessité qu’il faut bien appeler existentielle.

Pourquoi ces figures monstrueuses et proliférantes sur les tableaux de Jérôme Bosch ? Pour nous plonger dans un univers spécifique, quasi magique, qui nous investit par une minutieuse désagrégation des choses familières. Pourquoi ces éléments innombrables, disparates,  seulement réunis par des champs chromatiques sans autre vocation qu’esthétique chez Guyomard ? Pour nous faire entrer dans la profondeur de son œuvre. Le tableau selon Guyomard est profond parce qu’il est au-delà de la mesure et qu’il nous demande un minimum d’effort pour le saisir. Ce qui rend compte de la profondeur du tableau, c’est la profondeur d’existence où il nous convie ; on a compris que sa profondeur est corrélative de la nôtre, et, ce qui est épatant, c’est qu’elle peut se manifester par un grand éclat de rire.
D’où vient, en définitive, la profondeur de tout tableau de Guyomard ? Du pouvoir d’être soi, comme pour l’artiste lui-même, de mener une vie intérieure dont le rythme ne soit pas soumis aux hasards extérieurs.
Il n’y a pas d’autre secret. Quand on a intégré cette donnée, on peut entrer dans le monde pictural de Gérard Guyomard et y découvrir des inventions plastiques raffinées qui n’excluent jamais le rire. Au contraire !

Jean-Luc Chalumeau – février 2015

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