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pour préparer la saison 2014-2015,

la galerie sera fermée du 6 juillet au 26 août

 

du 4 septembre au 4 octobre

Marko VELK

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« Voilà plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir »
Rimbaud in Ophélie

Sur un fleuve de papier, inquiétant et noir, glissent, éclatent, se métamorphosent sans cesse les figures au fusain et pastel sec de Marko Velk. Le fleuve charrie ses images errantes, ses fantômes sans âge, ses reflets pâles et éphémères… Son flux met chaque image, ainsi que le regard du spectateur, sous tension. L’image éclot dans sa propre déchirure, brille un instant avant d’être consumée par sa propre incandescence, son propre destin. Ophélie et bien d’autres (le Christ, la Vierge, Sainte Agathe, mais aussi des anges, des clowns, des militaires…) viennent se re-dessiner à la surface d’une eau noire et tourmentée pour une nouvelle et fragile existence : celle d’une œuvre.
Les dessins de Marko Velk paraissent répondre aux lois physiques de la rémanence : soit la persistance d’un phénomène après la disparition de sa cause. Car après tout, qui aujourd’hui se souvient précisément de l’Ophélie de Shakespeare, qui sait encore lire les gestes hiératiques des scènes religieuses, qui comprend la signification des vanités à l’heure où elles s’affichent gaiement, frivoles et phosphorescentes, sur les tee-shirts ou les sacs à la mode ? La cause des images s’est perdue parmi les gouffres du temps, mais les images elles-mêmes persistent, insistent, brûlent et brillent encore comme ces étoiles mortes constellant les songes des poètes. Marko Velk en ressent le potentiel de dé-saisissement, d’arrachement, de déstabilisation de notre propre contemporanéité… Ces fantômes frappent à la porte de son regard et ouvrent des abîmes d’espace et de temps…
L’artiste puise dans ce chaos et cette nuit d’images orphelines de toute certitude. Il les transforme, les hybride, les réincarne, les évide, les éviscère même parfois, les découpe et les redistribue… Pour autant, il ne s’agit pas ici d’un simple procédé (cher à certains artistes contemporains) de détournement ou de réappropriation, ni de référence érudite et hermétique à l’histoire de l’art. Ces images sans cause (coupées de leur représentativité et de leur symbolique originelles) deviennent elles-mêmes la cause de quelque chose de nouveau, d’un événement visuel et artistique, d’un surgissement inouï. Marko Velk fait confiance en l’inéluctable puissance d’évocation et de créativité des images. Celle-ci est, d’une part, force d’inquiétude, de doute, de déchirement, de mélancolie, d’absence… Elle est, d’autre part, puissance de commencement, de « poïesis » (création), puissance d’ouverture dont le dessin est sans doute le médium idoine d’expression. « La ligne, écrit René Char, surgissement, rafale qui reflue pour rejaillir, propulsion ininterrompue, à l’encontre de la forme construite, ce qui la produit la porte à terme sans la déliter. Son achèvement ne suppose pas une fin, mais au contraire une échancrure – la plus grande déchirure naturellement rectiligne et non inculpable, celle qui laisse entrevoir les attaches secrètes entre les choses et, partant, des rapports essentiels jusque-là inaperçus, l’identité première du réel avant le mot et qu’on nomme poétique. » (in Recherche de la base et du sommet)
Le chaos des images est concomitamment un chaos de forces antagonistes, de pulsions de vie et de pulsions de mort, « un art tissu dans les entrailles mêmes de la nature » (Balzac), le noir et le blanc de Marko Velk exprimant ces forces en opposition. Forces qui, selon le poète Yves Bonnefoy, « à la fois nous composent et nous déchirent ». Le conflit nous menace mais propulse aussi un devenir, des métamorphoses, nous arrache à nos aliénations imaginaires.
On retrouve ce paradoxe, constituant de l’image comme de l’identité humaine, tout particulièrement dans les « portraits » de Marko Velk. L’artiste y met à l’œuvre dans le même temps : figuration et défiguration, épiphanie et disparition, signe de vie et masque mortuaire.
Chaos, nuit, limbes. Figuration, altération, passage. Forme, image, identité(s). Ces termes ne cessent de se croiser ou de résonner entre eux dans les dessins de Marko Velk. Au-delà de notre admiration esthétique, ses œuvres nous touchent plus profondément parce qu’elles résonnent avec l’effort incessant que nous faisons dans notre tâche d’existence. La rémanence des images est aussi une rémanence des identités aux origines multiples et perdues (inconscientes, fragmentaires, contradictoires) et qu’il s’agit de réinventer, de rouvrir, de ne jamais figer dans une représentation trop sûre d’elle-même. « Chaque création, écrit le psychanalyste Nicolas Abraham, nous restitue un peu du sens même de notre autocréation, sens perdu dans la nuit épaisse des premiers commencements. »

Jean-Emmanuel Denave, juillet 2014

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