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du 9 octobre au 6 décembre 2014

VLADIMIR VELICKOVIC

Apres

NEVERMORE

  » Le corbeau dit : « Jamais plus !   » Edgar Allan Poe

 Vladimir Velickovic ne tombe pas du ciel. Sa propre histoire s’enracine dans celle de la Yougoslavie, de ses guerres passées, présentes ; son œuvre picturale s’inscrit dans la longue tradition de l’histoire de l’art où l’a précédé une théorie de peintres qui, génétiquement, le constitue. Son œuvre interroge le temps et l’histoire.
Borgès défendait l’idée qu’un seul livre s’écrivait depuis le premier mot tracé au charbon de bois et s’écrirait jusqu’à la Fin des temps livre après livre ; peut-être est-ce aussi pertinent à propos de la peinture ? Peut-être n’y a-t-il qu’une seule image depuis la peinture pariétale jusqu’à celle de Velickovic et ceux qui lui succéderont ? Une image que chaque artiste redécouvre comme un Graal à conquérir ou un rocher de Sisyphe…
L’œuvre de Vladimir Velickovic témoigne combien cette quête de l’image fondamentale ne se fait ni sans mal, ni sans douleur, dans le conflit.
La peinture et le dessin guerroient, s’allient, se défient, se trahissent dans l’Histoire de l’art occidental. D’après Giorgio Vasari, les Florentins, Michel-Ange en tête, ne juraient que par le dessin qui, écrit-il :  » Remplit l’esprit de belles idées, nous apprend à reproduire de mémoire toutes les choses de la nature sans être tenu de les avoir sous les yeux ou sans avoir à dissimuler sous les charmes des couleurs son impuissance à dessiner  » (1). Les Vénitiens, au contraire, Giorgione et Titien les premiers, voyaient dans le dessin  » la mort de la peinture « . Titien, selon son élève Jacopo di Palma, travaillait  » directement sur la toile d’où les formes émergeaient petit à petit ; où la couleur et la lumière étaient les seules guides  » (2). Sur ces critères on peut séparer l’histoire de la peinture en deux traditions fondamentales. Une pour qui le dessin est tout, dans la période contemporaine ; elle irait d’Egon Schiele à Lucian Freud en passant par Bacon et Picasso ; et l’autre, qui ne veut penser que peinture, serait historiquement celle de Giorgione, Palma, Porderone poursuivie, plus près de nous, par les impressionnistes, Bonnard, les fauves, les abstraits etc…
Vladimir Velickovic est ce peintre paradoxal chez qui ces deux traditions s’expriment ; la vénitienne et la florentine. Chez lui, peinture et dessin se rencontrent sur la toile comme on se rencontre sur un pré pour laver un affront par le sang. Et la palette de Velickovic se colore de beaucoup de sang. Ses guerres sont là, dans la forme même de ses œuvres où peinture et dessin s’affrontent, s’accouplent, s’ignorent, se blessent quand un dessin collé sur la toile vient y revendiquer une place égale à celle de la couleur et de la lumière. L’association peinture/dessin, dessin/peinture ne sont pas chez Velickovic une tentative de synthèse qui serait aussi vaine que ridicule, c’est au contraire un choc provoqué, nécessaire au dynamisme de l’œuvre.
Paradoxal aussi dans la mesure où sa pratique assidue du dessin libère Velickovic du dessin ! Face à la toile, la main est si sûre, l’œil si acéré qu’il peut se perdre dans la couleur comme le nageur se jette dans une mer en tempête pour en tâter les muscles. C’est-à-dire que, si dans ses toiles il y a un dessin primordial, son dessin n’emprisonne pas le peintre dans un déterminisme mortifère. Son dessin est provocateur. Il est là pour être bousculé, violenté, écorché, rompu et ne laisser que des traces dans la peinture.
Les toiles de Vladimir Velickovic montrent des paysages noyés de gris, hantés par des corbeaux charognards, hérissés de membres ou de têtes coupées. C’est une peinture de la souffrance humaine jumelle des  » Désastres de la guerre  » de Goya. Souffrance éternelle incarnée dans la main de Jésus clouée sur le bois du patibulum dans le retable de Grünewald ou au contraire, replacée dans un triptyque, nous laissant supposer la possibilité d’une chronologie à découvrir entre les toiles, une narration dissimulée sous les figures.
Velickovic n’est pas un peintre aimable, c’est un moraliste qui nous convoque devant l’inacceptable, peint ce que l’ordinaire du temps veut ignorer, masquer, censurer. Les corbeaux qui volent dans ses toiles ne sont pas des anges ; pas plus que les chiens qui – tout crocs dehors – traversent ses champs de bataille ne sont les moutons d’une improbable pastorale. Ses toiles disent la réalité de notre monde où les morts, les blessés se transforment sous nos yeux en matière minérale, en pierres dures, stèles gravées de la grande exhortation d’Edgar Poe  » Nevermore  » que seule une saignée blanche éclaire parfois, promesse d’une vie nouvelle.
John Berger notait qu’avec le cubisme la peinture avait cessé d’être une branche des sciences naturelles pour devenir  » une branche des sciences morales « . (3) Voir les toiles de Vladimir Velickovic c’est comprendre ce que  » morale  » peut signifier en peinture.

 Gérard Mordillat

 Giorgio Vasari  » Vie des meilleurs peintres, sculpteurs ou architectes (Berger-Levrault-1981)
Jacopo Palma cité par Boschini dans La Riche Minere della Pittura Veneziana (1674)
John Berger  » L’air des choses  » (Maspéro – 1979)

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