du 10/12/2015 au 23/01/2016

catalogue – accrochage de l’exposition – Œuvres exposées du 10/12/2015 au 23/01/2016                                    Recevez nos invitations en cliquant ici

Des dessins qui suintent les murs

Dans les années 1990, à la demande de certains détenus de la prison Saint-Paul à Lyon, j’étais venu animer quelques séances de l’atelier peinture.
En 2011, Daniel Siino qui était à l’origine de ce premier contact m’annonce que la prison désaffectée va devenir un campus universitaire et que Bernard Bolze a suggéré à l’Université Catholique qui va en prendre la direction de solliciter Georges Rousse, Patrice Giorda et moi, afin que nous y intervenions avant des travaux qui entraîneront une transformation radicale.
Lors de ce retour dans la prison vide, j’ai découvert au sol d’une cour, une plaque délavée à peine lisible : « Tombés sous les balles nazies », et relevé quatre noms. J’ai pu rencontrer la nièce de l’un d’eux, Emile Bertrand. Au cours de cette rencontre, elle me montra des photos de ce résistant souriant de vingt trois ans, les lettres à sa mère avant son exécution et elle m’apprit qu’il n’était pas tombé sous les balles nazies, mais qu’il avait été arrêté par la police française et guillotiné par un bourreau français.
Les prisons de Lyon ne sont pas des prisons ordinaires, Barbie y a sévi, Max Barel y est mort ébouillanté, Jean Moulin, Raymond Aubrac… de nombreux résistants y ont été emprisonnés, torturés.
Avant la destruction des lieux et qu’avec le campus s’installe une amnésie collective, j’ai tenté d’y réinscrire par l’image le souvenir de certains, célèbres ou inconnus, qui y ont été incarcérés. Dans différents lieux, couloirs, cellules, leur image, leur visage : il ne s’agit pas de les représenter mais de leur redonner une présence.

YO-YO. Dans cette architecture carcérale du XIXe siècle, les murs affirment leur poids, leur pesante épaisseur, poids de pierres, de blindage, poids d’histoire et de douleur… Les murs sont coiffés de ces dentelles d’acier aiguisées que sont les barbelés dans lesquels, dérisoires, pathétiques, sont accrochés, comme des insectes dans une toile d’araignée, des morceaux de vêtements, de couverture et des dizaines de yo-yos. Bouteilles de plastique qu’avec l’aide d’une ficelle ou d’un lambeau de drap les détenus tentent de faire passer par balancement d’une cellule à l’autre, messages, café, cigarettes, shit, bouteilles à la mer le plus souvent naufragées dans les barbelés d’où elles pendent comme autant d’ex-voto qui n’ont rien à espérer.
Cette image de yo-yos pendus, la lecture de souvenirs et quelques dialogues avec d’anciens détenus m’ont suggéré des allégories de yo-yos, des yo-yos chargés de colère, de désir, de culpabilité, de désespoir, d’amour, de signes à leurs enfants, à leurs parents, de rêves…
C’est aussi en voyant ces bribes d’espoir pathétique, ces chaussures, ces morceaux de chemises, de couvertures accrochés aux pointes des barbelés que j’ai pensé aux corps qui les avaient habités et que m’est revenu en mémoire que chaque année une centaine de jeunes gens se pendent en prison… De là, ce drapé, ce suaire qui dissimule un corps anonyme, dont on ne devine qu’une main, qui semble pendre des barbelés comme les linges échoués.

ECCE HOMO. Sans juger des raisons qui ont amené à l’enfermement des condamnés, il y a dans le fait même de la détention une atteinte d’ordre ontologique qui dépasse tel ou tel cas particulier et demandait à se fondre, se reconnaître en une seule image à la fois unique et multiple, singulière et universelle. Comme : « Voici l’homme, ecce homo ». Sa main ouverte est la même que celle qui apparaît sur le drap/suaire. Sur ces murs redonner sa place à l’histoire humaine.

PARCOURS JEAN GENET. Commencé en 2006 sous le Pont de Recouvrance dans les docks de Brest, mon « Parcours Jean Genet » devait comme une évidence s’inscrire dans cette « étape prisons »…

 Ernest Pignon Ernest

Prisons St Joseph, St Paul de Lyon

Ces prisons ont fait partie de mon environnement pendant 30 ans. J’en avais fait une série de photos de nuit dans les années 90. Après leur fermeture, les Archives Municipales de Lyon m’ont missionné pour faire un reportage.

Mon premier contact avec St Joseph et St Paul début février 2012, s’est fait un jour où il avait neigé dans la nuit. La cour était immaculée, un silence cotonneux enveloppait les bâtiments gris et sales qui renforçait un sentiment d’oppression.

J’ai arpenté ces prisons vides pendant trois mois ; une sensation ne m’a jamais quitté : la difficulté à respirer. Je n’ai jamais pu passer une journée entière dans les murs, il me fallait une coupure.

Un jour, je suis resté jusqu’à la nuit. J’avais passé l’après midi dans les cellules à photographier. Je voyais à travers les barreaux le ciel bleu quelques nuages blancs et puis peu à peu, la nuit est venue, les lumières se sont allumées, et là j’ai été pris d’un terrible sentiment, mélange de chagrin et de désarroi, m’imaginant être enfermé là pour des années.

Dans ces bâtiments d’un autre âge, en parcourant ces graffitis, comment ne pas entendre l’écho des cris, des hurlements, des pleurs et des plaintes que me renvoyaient ces murs glauques.
Comment ne pas ressentir la rage dans ces pauvres mots : Ici, les rats te serrent la main, ils mangent mieux que nous – subit, mais n’oublie pas…
Une phrase à laquelle je pense souvent et qui se passe de commentaire : La prison c’est dure, la liberté c’est sûre, aïe, aïe, aïe !

Cette misère humaine, elle était non seulement écrite sur les murs, mais aussi en l’air, accrochée, suspendue dans les barbelés, sous forme de yo-yos, nom que les prisonniers donnent à un moyen de communication de cellule à cellule. Les plus connus sont les yo-yos aériens. Ils servent à transporter des objets, des messages, mais aussi à échanger, à donner, à vendre… Un yoyo comporte en fait deux parties : la première (bout de ficelle, drap découpé…), la deuxième le « container » (sac, bouteille plastique, chaussette…). L’objet, le message, … est introduit dans le container et expédié comme une fronde. Idéalement le taulard « receveur » l’attrape : la communication est établie. Ainsi, lorsque la gamelle du jour est trop pauvre et qu’il faut plonger dans les réserves, le contenu de certaines boîtes de conserve voyage en l’air. Rien de facile dans ces transmissions, car d’une cellule à l’autre, naturellement, on ne se voit pas. Tout est affaire d’adresse dans l’envoi et la réception, surtout lorsque la communication ne s’établit pas entre deux cellules voisines, mais entre des cellules plus éloignées, parfois situées à des étages différents. Il y a des virtuoses du lancer et des maladroits perpétuels. À la longue, sur les murs de la prison, les yo-yos échoués forment d’étranges sculptures : un composé baroque de canettes, de boîtes, d’étoffes, où l’on peut y voir des Piétas, des miséricordes, des drapés à l’antique, des corps écartelés… Tout au bout de la nuit, dans la mouise infinie des prisons, quelque chose s’est formée, une beauté improbable née de tous les abandons, de toutes les détresses. Balayés par la pluie, le vent, la poussière, pendant des années les yo-yos gardent comme une trace d’espérance. Les hommes qui les ont utilisés y ont mis une passion, une attente, un désir…

Avec mon regard j’ai essayé de mettre en lumière la beauté particulière de ces installations hasardeuses… comme un hommage à ceux qui passèrent là.

Bruno Paccard